Réflexions · Provenance
Un souvenir a une provenance : conservons aussi ce qui l’a déclenché
Une photographie, un plan ou un document peut faire surgir un récit. Pour que ce témoignage reste interprétable, il faut préserver la trace montrée, la question posée et l’origine humaine ou algorithmique de cette médiation.

« Une IA peut faciliter le recueil d’un témoignage ; elle ne doit jamais devenir une source invisible du témoignage. »
Principe éditorial Mnemory
Une photographie posée sur la table
Une vieille photographie est posée sur une table. Une personne reconnaît d’abord un bâtiment, puis un voisin. Un événement jusque-là absent des archives revient dans la conversation. Le récit peut être précieux, mais il ne flotte pas hors sol : il est apparu devant une image précise, à un moment donné, après une question donnée.
Enregistrer uniquement la réponse ferait perdre une partie décisive de l’information. Il faut pouvoir retrouver la photographie montrée, savoir qui a posé la question et distinguer ce que le témoin a affirmé de ce que l’intervieweur lui a suggéré. Le souvenir possède lui aussi une provenance.
Une archive peut devenir un déclencheur
Le projet de recherche KAKENHI 25K03415, conduit à l’Université de Tsukuba de 2025 à 2030, étudie un modèle associant ressources historiques, participants, histoire orale, robots et intelligence artificielle. Son programme envisage de rapprocher des habitants et des ressources historiques, de faciliter la réminiscence, puis de relier les récits recueillis aux documents qui les ont suscités. Il s’agit d’objectifs de recherche en cours, non de résultats déjà démontrés.
Un projet précurseur, 18H03491, mené de 2018 à 2022, a construit un prototype audiovisuel immersif permettant à quatre personnes au plus de partager des souvenirs locaux. Son rapport final établit la faisabilité d’un dispositif participatif accessible à des bibliothèques publiques. Il ne prouve ni qu’un robot ferait mieux qu’un humain, ni que l’IA rendrait les souvenirs plus nombreux ou plus fiables.
Le déclencheur fait partie de la provenance
Une photographie n’est donc pas un simple fichier joint au témoignage. Elle participe à la situation dans laquelle le récit a été produit. La même règle vaut pour une carte, un plan, un acte, un courrier, un objet, un lieu, un extrait sonore ou une question. Les travaux de Tim Fawns sur la photo-élicitation montrent précisément l’intérêt d’étudier le souvenir avec les photographies et les pratiques qui le distribuent, plutôt que de traiter l’image comme un support neutre.
La mémoire autobiographique est reconstructive. Les indices de récupération orientent l’accès aux souvenirs ; leur nature et leur degré de pertinence personnelle comptent. Cela ne signifie pas qu’un témoignage serait faux. Cela signifie qu’il doit rester interprétable avec son contexte de production : ce qui a été montré, ce qui a été demandé, ce qui a été répondu et le degré de certitude exprimé.
Avec l’IA, conserver également la médiation
Si une intelligence artificielle choisit la photographie suivante, propose une relance, reformule une question, suggère un nom ou rapproche le récit d’un document, son intervention doit rester identifiable. Une IA peut faciliter le recueil d’un témoignage ; elle ne doit jamais devenir une source invisible du témoignage.
Il faut distinguer la source historique, la question humaine, la question proposée par l’IA, la parole du témoin, sa transcription, une interprétation ultérieure, une inférence automatique et une correction validée par une personne. Une suggestion algorithmique n’est jamais un souvenir du témoin. La transparence de cette médiation protège à la fois la personne interrogée et les usages futurs du récit.
Ce que cela change pour une mémoire numérique
Une mémoire structurée pourrait conserver la chaîne « trace → question → témoin → segment de récit → lieu → consentement → validation ». L’enjeu n’est pas d’accumuler davantage de données. Il est de préserver la possibilité de comprendre, demain, comment une information est entrée dans la mémoire.
Cette chaîne rend visibles les statuts épistémiques. Un document peut être établi, un souvenir témoigné, une relation déduite, une identification contestée ou une date incomplète. Elle permet aussi de conserver les contradictions sans les aplatir, de documenter le consentement et de laisser le contrôle aux personnes. Pour Mnemory Places, Legacy et Knowledge, cette provenance est la condition d’une transmission qui reste vérifiable et corrigeable.
À mettre en pratique
Étape 1 — Récit libre. Commencez sans suggestion factuelle et laissez la personne choisir son point de départ.
Étape 2 — Présenter une trace. Montrez une photographie, un document, un plan, un objet ou un lieu clairement identifié.
Étape 3 — Poser une question ouverte. Préférez « Que reconnaissez-vous ? », « Qu’est-ce que cette image vous rappelle ? » ou « Qui pourrait en savoir davantage ? ». Évitez d’introduire une information non établie.
Étape 4 — Conserver la chaîne de provenance. Pour chaque segment utile, enregistrez la trace présentée, la question exacte, son auteur humain ou algorithmique, le témoin, la date, le segment audio ou vidéo, la transcription, le degré de certitude exprimé, le consentement et l’éventuelle validation ultérieure.
Étape 5 — Ne pas effacer les corrections. Une correction complète l’historique ; elle ne réécrit pas silencieusement la première version. Les bonnes pratiques de l’Oral History Association rappellent aussi l’importance du consentement éclairé, de la préparation de l’entretien, des conditions de conservation et, lorsque c’est possible, d’une relecture avant diffusion.
Conserver les conditions d’apparition
Conserver un témoignage ne consiste pas uniquement à enregistrer des paroles. Une mémoire transmissible préserve aussi les conditions qui leur ont permis d’apparaître. En gardant ensemble la trace, la question, la médiation et la réponse, nous ne figeons pas le souvenir : nous donnons aux lecteurs futurs les moyens de le comprendre, de le discuter et de le transmettre.
Philippe Contal
Questions fréquentes
Une photographie peut-elle modifier un souvenir ?
Une photographie peut orienter la récupération et la structuration d’un récit autobiographique. Cela ne rend pas automatiquement le souvenir faux, mais impose de conserver l’image et le contexte de l’entretien.
Quel rôle une IA peut-elle jouer dans un entretien de mémoire ?
Elle peut proposer une trace ou une relance, transcrire et rapprocher des éléments. Chaque intervention doit être signalée et ne doit jamais être confondue avec la parole du témoin.
Quelles informations faut-il conserver avec un témoignage oral ?
La trace présentée, la question exacte et son auteur, la date, le témoin, l’enregistrement, la transcription, le degré de certitude, le consentement et les validations ou corrections ultérieures.
