Réflexions · mémoire et continuité

Sans mémoire, pas de continuité

Une personne, une famille ou une organisation peut changer profondément sans perdre toute continuité. À une condition : que quelque chose de son passé reste compréhensible et transmissible. La mémoire n’est donc pas seulement ce que nous conservons. Elle est ce qui permet au présent de rester relié au passé pour pouvoir construire la suite.

Un fil lumineux interrompu puis reconnecté par des fragments de documents et de paysages, métaphore de la mémoire qui maintient la continuité.

Quand une histoire transmise devient un réflexe vital

Le 26 décembre 2004, un séisme gigantesque se produit au large de Sumatra. Quelques minutes plus tard, un tsunami dévaste les côtes de l’océan Indien et fait des centaines de milliers de victimes.

L’île indonésienne de Simeulue se trouve pourtant tout près de l’épicentre. À Langi, au nord de l’île, les chercheurs ont mesuré des vagues dépassant dix mètres, arrivées moins de dix minutes après la fin des secousses.

Sur l’ensemble de l’île, seuls sept décès sont recensés lors des tsunamis de décembre 2004 et mars 2005.

Pourquoi ?

Les habitants connaissaient le smong.

En 1907, un autre tsunami avait frappé Simeulue. Le souvenir de la catastrophe avait traversé les générations sous forme de récits oraux. L’enseignement était simple : après une forte secousse, si la mer se retire ou se comporte anormalement, il faut immédiatement gagner les hauteurs.

Les chercheurs qui ont interrogé les survivants après 2004 constatent que tous connaissaient cette histoire et savaient ce qu’ils devaient faire.

Aucun serveur. Aucun système documentaire. Aucun dispositif technologique sophistiqué.

Une mémoire transmise pendant près d’un siècle avait produit une action appropriée au moment où elle devenait vitale.

C’est peut-être l’une des illustrations les plus nettes de ce qu’est une mémoire utile : une trace du passé capable d’éclairer une décision présente.

Nous nous souvenons aussi pour savoir qui nous sommes

Chez l’individu, la mémoire autobiographique ne sert pas uniquement à revisiter le passé.

Les recherches en psychologie lui attribuent notamment trois grandes fonctions : guider nos comportements, nourrir nos relations sociales et contribuer à la continuité du soi. Autrement dit, nous mobilisons nos expériences passées pour comprendre la personne que nous sommes aujourd’hui et envisager celle que nous pourrions devenir demain.

Robyn Fivush a également montré combien cette mémoire autobiographique se construit dans un environnement social et culturel. Dès l’enfance, les conversations sur ce qui a été vécu contribuent à organiser progressivement un récit de soi situé dans le temps.

Cela ne signifie pas que notre mémoire soit un enregistrement exact de notre histoire. Elle sélectionne, reconstruit, réinterprète.

La continuité n’est donc pas l’immobilité.

Nous changeons, parfois considérablement. Mais pour percevoir ces transformations comme faisant partie de notre propre histoire, nous devons pouvoir relier un « avant » à un « maintenant ».

Ce mécanisme individuel éclaire aussi ce qui se joue dans les familles, les entreprises et les territoires.

Une organisation peut posséder ses archives et perdre sa mémoire

Le 1er février 2003, la navette spatiale Columbia se désintègre lors de son retour dans l’atmosphère. Ses sept membres d’équipage meurent.

L’enquête ne s’arrête pas à la cause technique de l’accident. Le Columbia Accident Investigation Board conclut que les pratiques de management et la culture du programme spatial ont contribué à la catastrophe autant que l’impact physique du morceau de mousse isolante ayant endommagé l’aile de la navette.

Le rapprochement avec Challenger, détruite dix-sept ans auparavant, est particulièrement troublant.

Les travaux consacrés aux deux accidents montrent des mécanismes organisationnels comparables : signaux faibles progressivement banalisés, anomalies devenues acceptables parce qu’elles n’avaient pas encore provoqué de catastrophe, difficultés à faire remonter certaines alertes.

Diane Vaughan souligne que les causes systémiques révélées après Challenger n’avaient pas toutes été corrigées lorsque Columbia fut perdue.

Voilà une distinction essentielle :

avoir archivé une leçon ne signifie pas l’avoir transformée en mémoire organisationnelle.

Une organisation se souvient réellement lorsque l’expérience passée reste capable de modifier une décision présente.

La mémoire d’une équipe est d’ailleurs distribuée. Elle ne réside pas uniquement dans des documents. Les recherches sur les transactive memory systems montrent l’importance de savoir aussi qui sait quoi au sein d’un collectif. Une méta-analyse portant sur 76 études et 6 869 unités d’observation confirme une relation entre ces systèmes de mémoire distribuée et la performance des équipes, tout en montrant que cette relation dépend du contexte.

Quand une personne clé part, l’organisation ne perd donc pas seulement des fichiers. Elle peut perdre des raisons, des relations, des façons de faire, la connaissance d'anciennes erreurs et parfois même la capacité de retrouver celui ou celle qui détient un savoir.

Une photographie peut renouer un fil interrompu depuis des décennies

La mémoire familiale révèle la même différence entre conserver et transmettre.

Mala Malengreau naît dans une famille juive à Varsovie en 1938. Après la guerre, son père part aux États-Unis, où il fonde une nouvelle famille. Ses enfants américains grandissent sans savoir qu’ils ont une demi-sœur installée en France.

Des décennies plus tard, un cousin découvre dans les affaires d’un membre de la famille décédé des photographies de Mala, de sa mère et du mariage de ses parents.

Ces quelques images déclenchent une recherche.

Les documents numérisés des Arolsen Archives permettent de retrouver d’autres traces. Une demande est finalement adressée à leur équipe de recherche.

En mars 2025, Mala est retrouvée en France. Quelques mois plus tard, la famille se réunit.

Ici encore, les documents n’ont pas « conservé » la famille.

Ils ont permis de rétablir une continuité devenue invisible.

Se souvenir ne veut pas dire tout conserver

Il serait pourtant dangereux de conclure qu’une bonne mémoire consiste à accumuler indéfiniment.

Nous oublions. Nous sélectionnons. Nous reformulons. Une organisation doit également pouvoir abandonner des routines devenues inutiles.

L’enjeu n’est donc pas l’exhaustivité.

Une mémoire utile doit préserver ce qui permettra demain de comprendre : ce qui s’est produit, dans quel contexte, qui était impliqué, pourquoi une décision a été prise, quelles autres possibilités existaient, ce qui en a résulté et quel degré de certitude nous pouvons accorder aux traces disponibles.

C’est aussi pourquoi un document isolé est rarement une mémoire suffisante.

Sans provenance, sans relations et sans contexte, il peut devenir presque muet.

À mettre en pratique : le test des cinq ans

Prenez aujourd’hui une décision, une histoire, une compétence ou un événement que vous jugez important.

Imaginez maintenant qu’une personne qui n’y a pas participé le découvre dans cinq ans.

Posez cinq questions :

  1. Pourra-t-elle retrouver ce qui s’est réellement passé ?
  2. Comprendra-t-elle pourquoi cette décision a été prise ?
  3. Saura-t-elle qui savait quoi et qui était impliqué ?
  4. Pourra-t-elle distinguer faits, témoignages, interprétations et hypothèses ?
  5. Disposera-t-elle d’assez de contexte pour agir à son tour ?

Si la réponse est non, vous avez peut-être conservé des traces.

Vous n’avez pas encore assuré leur transmission.

Préserver ce qui permet de continuer

Du smong de Simeulue aux dossiers de la NASA, d’un souvenir autobiographique à une photographie familiale retrouvée, les supports sont très différents.

Le mécanisme, lui, est remarquablement similaire.

La continuité ne vient pas de la conservation du passé à l’identique. Elle vient de notre capacité à maintenir un lien intelligible avec lui.

C’est précisément là que se situe l’enjeu d’une mémoire vivante : non pas tout retenir, mais préserver, contextualiser, relier et transmettre ce qui permettra encore de comprendre et d’agir lorsque ceux qui savent aujourd’hui ne seront plus là demain.

Philippe Contal

Sources

  1. Brian G. McAdoo, Lori Dengler, Gegar Prasetya, Vasily Titov — Smong: How an Oral History Saved Thousands on Indonesia's Simeulue Island during the December 2004 and March 2005 Tsunamis — Earthquake Spectra, 2006. DOI : 10.1193/1.2204966.
  2. Farrah Sow, Katinka Dijkstra, Steve M. J. Janssen — Developments in the functions of autobiographical memory: An advanced review — WIREs Cognitive Science, 2022. DOI : 10.1002/wcs.1625.
  3. Robyn Fivush — The Development of Autobiographical Memory — Annual Review of Psychology, 2011, vol. 62, p. 559–582. DOI : 10.1146/annurev.psych.121208.131702.
  4. Columbia Accident Investigation Board — Columbia Accident Investigation Board Report, Volume 1 — 2003. NASA Technical Reports Server, référence 20030066167.
  5. Diane Vaughan — Changing NASA: The Challenges of Organizational System Failures — dans les publications historiques de la NASA consacrées aux enseignements de Challenger et Columbia.
  6. Daniel G. Bachrach, Kyle Lewis, Youngsang Kim, Pankaj C. Patel, Michael C. Campion, Sherry M. B. Thatcher — Transactive memory systems in context: A meta-analytic examination of contextual factors in transactive memory systems development and team performance — Journal of Applied Psychology, 2019, 104(3), 464–493. DOI : 10.1037/apl0000329.
  7. Arolsen Archives — Annual Report 2025 — Our Organization / Stories — histoire de Mala Malengreau et de sa famille, recherche aboutissant à sa localisation en France en mars 2025.
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